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Abords de la toxicomanie et de l’alcoolisme par Jean-Marc Josson

Une rencontre récente me permet de saisir ce qui sépare radicalement deux abords de la toxicomanie et de l’alcoolisme*.

J’ai rencontré un chercheur d’une grande université belge. Il souhaitait m’interroger sur l’Unité d’Hébergement de Crise du Centre médical Enaden, dont je suis le responsable, dans le cadre d’une recherche nationale sur les centres spécialisés pour les addictions.

Notre entrevue débute par un échange sur le mode de la conversation. Je fais valoir la complexité et la gravité des situations auxquelles nous sommes confrontés, où les consommations de drogues, d’alcool et de médicaments se mêlent à un manque sévère de points d’appui dans l’existence ; je mets en évidence l’omniprésence d’une autodestruction au sein de ces situations, tant au niveau social qu’au niveau vital ; et j’en déduis une orientation de travail basée sur l’accueil, la mise à l’abri, l’accompagnement. Ceci dit, mes propos ne semblent pas éveiller un grand intérêt chez mon interlocuteur. Et pour cause !

Apparaît en effet entre nous un questionnaire, qui en dit long sur un abord standardisé de la toxicomanie et de l’alcoolisme. Aucune question ne porte ni sur les addictions, ce qui laisse supposer qu’elles sont considérées purement et simplement comme un problème à éradiquer, ni sur la clinique des consommateurs. Toutes les questions concernent nos moyens : fait-on de la thérapie individuelle, de la thérapie de groupe, de la thérapie familiale, des entretiens motivationnels ? Mais surtout, ce questionnaire est formaté d’une telle manière que les mots qui permettent de décrire notre travail ne pourraient pas y figurer.

Tout autre est un abord de la toxicomanie et de l’alcoolisme qui prend appui sur une élaboration de la clinique. A partir de ce que le sujet dit et d’un examen sérieux des rapports qu’il a avec ses parents, son conjoint, son enfant, de son histoire, de sa situation sociale (son lieu de vie, ses revenus), des rapports qu’il a à son corps, …, la construction du cas vise à extraire une logique de fonctionnement du sujet, et les conséquences de celle-ci au niveau de sa vie quotidienne. La toxicomanie et l’alcoolisme sont interrogés dans cette logique, particulièrement au niveau de la fonction qu’ils ont au sein de celle-ci. Être « toxicomane » peut par exemple permettre au sujet de ne pas être reconnu « fou ». La drogue peut être pour le sujet une explication à des phénomènes de langage ou à des phénomènes de corps qui l’envahissent. La consommation proprement dite d’un produit peut tantôt permettre au sujet de rompre avec l’Autre ou d’anesthésier son être de jouissance, tantôt, au contraire, lui insuffler « un semblant de vie »[1] et rendre possible un lien social. Autrement dit, jusqu’à un certain point, la toxicomanie et l’alcoolisme sont une solution du sujet, et cet abord à partir de leur fonction est une voie royale pour cerner et prendre la mesure du réel en jeu.

La possibilité d’un traitement est déduite de cette élaboration qui non seulement en est le préliminaire nécessaire, mais qui surtout en déplace complètement l’objet. Le traitement ne vise pas directement la toxicomanie et l’alcoolisme, mais bien ce réel, « traité » par la toxicomanie ou l’alcoolisme.

Les « moyens » – pour reprendre le terme du chercheur – à prendre en compte sont d’abord ceux que le sujet se donne. Le recours à une institution en est un. La fonction de celle-ci ne peut être définie ni à partir du projet du patient, ni à partir des idéaux de l’intervenant. Elle ressort d’un examen de la cause qui pousse le sujet à s’y adresser : un ébranlement de ses points d’appui – la mise à la porte du domicile familial ou conjugal, la perte du logement ou d’une activité, … – ; l’irruption d’un évènement auquel il ne peut pas faire face – la naissance d’un enfant, une mauvaise rencontre, … – ; et, en conséquence, un emballement de la consommation. L’institution est alors appelée pour faire arrêt, pour mettre le sujet à l’abri du ravage qui entame ses liens sociaux et son corps.

Du côté des intervenants, les moyens mis en œuvre sont aussi subordonnés à la clinique. Le type d’accompagnement[2], qui inclut la place que l’intervenant doit occuper dans le transfert, est fonction des conséquences de la position du sujet par rapport au langage et à la jouissance. Il varie d’une présence discrète à une prise en main effective de la situation. Dans bien des cas, c’est l’intervenant lui-même qui doit d’une certaine manière représenter le « sentiment de la vie », celui au joint duquel un désordre a été provoqué (pour le dire avec Lacan), de manière à pallier au vide du sujet, à l’absence chez lui de tout projet et à l’inertie qui en résulte.

Ce qui est visé, ce n’est donc pas de supprimer la toxicomanie et l’alcoolisme, mais de réduire le ravage causé par une consommation sans limite de drogue ou d’alcool. Cette réduction peut être obtenue par un usage de l’institution, mais aussi par un investissement du sujet dans une activité : un travail – même bénévole -, une activité artistique,  … qui lui permet alors de nouer autrement son existence.

Voilà ce qui ne rentrait pas dans les cases du questionnaire du chercheur : le témoignage d’un usage actuel, c’est-à-dire en acte, de la psychanalyse.

 

* Texte paru sur le site de l’Ecole de la Cause freudienne, le 11 novembre 2009.

 


[1] Comme le dit un sujet dont le cas était présenté lors de la dernière Conversation du TyA à Rennes.

[2] Terme qui décrit bien mieux notre travail que celui de thérapie.

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