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L’atelier de lecture : Ce que Lacan appelle “lalangue”

Epinglage en cours de travail, par Dominique Haarscher

L’ atelier de lecture organisé par Guy de Villers et Marie-Françoise De Munck se centre cette année sur l’étude de lalangue. En ce début du 21e siècle, la question du langage et de la langue est cruciale. Nous le voyons au plus près dans la clinique avec des adolescents. On ne se réfère plus à l’autorité du père et au «bien-parler». On doit leur demander de traduire leur langage. Voyez le film «L’esquive» de A. Kechiche et le livre de Ph. Lacadée «L’éveil et l’exil» qui nous rendent compte de la difficulté pour les jeunes de «trouver une langue» qui à la fois les démarque et ne les coupe pas complètement du lien social. Voilà une raison parmi d’autres de l’intérêt majeur du thème de cet atelier.

A la première séance, G. De Villers nous a apporté les bases de ce concept chez Lacan en se référant au Séminaire XX et en nous éclairant sur le passage opéré par Lacan de la théorie du langage comme communication à celle du  langage comme véhicule de jouissance qui implique pour chacun lalangue qui lui est propre. M-F De Munck nous a parlé de lalangue de Marguerite Duras à travers ses divers romans.

 

Rappelons brièvement ce que Lacan développe dans «Encore» pour revenir sur sa thèse de l’inconscient structuré comme un langage. «Le langage, dit-il, est fait de lalangue; c’est une élucubration de savoir sur la langue». L’inconscient est ici un savoir – et non plus une vérité – mais un savoir-faire avec lalangue dite maternelle qui nous affecte. Ainsi, lalangue est empreinte de la langue maternelle; elle contient des bribes de celle-ci. Si l’on peut dire que l’on partage une même langue maternelle,  lalangue est non seulement quelque chose de plus privé, propre à chacun, mais c’est aussi ce qui, à notre insu, est chargé des effets sur le corps, des effets de jouissance liés à notre prise dans le langage. Elle est empreinte de jubilation comme nous le montre de façon exemplaire le célèbre “reusement” de Michel Leiris.

 

Dans la deuxième séance, Jean-Louis Aucremanne nous a présenté l’oeuvre de Francis Ponge et Esther Beghin a commencé celle d’Aharon Appelfeld. Lors du prochain atelier, elle poursuivra cette étude.

 

Les deux auteurs parlent avec précision de ce qu’il en est de la langue maternelle et même de leur amour de la langue maternelle. Mais que peut-on relever de leur rapport respectif à lalangue?

 

J.-L. Aucremanne nous a présenté Ponge (1899-1988) en brassant une large partie de son oeuvre.[1] Ponge (1899-1988) est contemporain de Lacan en ce 20e siècle où la question du langage a subverti la pensée avec les apports de la psychanalyse, de la linguistique, de la logique et du structuralisme. Ponge s’intéresse également au travail des poètes et en particulier à ceux de Rimbaud et Mallarmé qui bousculent la question du sens et de la vérité.

Dans «Entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers», Ponge explique comment son amour de la langue maternelle lui est venu; il y parle des racines de sa langue maternelle, de «la profondeur de la langue française qui lui vient de ses origines dans la langue latine». Par ailleurs, et c’est là-dessus que J.-L. Aucremanne centre son travail, il s’intéresse à la matérialité de l’écriture, du graphisme, ce que nomme la lettre par rapport au signifiant.

Il y eut un tournant important dans sa vie qui transforme son rapport à la langue, à l’écriture, à sa volonté de transmettre. C’est sa rencontre vers 18 ans avec l’obscénité et le cynisme des adultes à quoi il ne fut pas confronté dans son milieu familial : « Je m’aperçois soudain du côté sans vergogne et parfaitement cynique, parfaitement répugnant des adultes par rapport aux enfants. » J.-L. Aucremanne développe comment Ponge avec cette découverte décide de se battre, d’écrire contre et de parler contre. Dans le texte « Des raisons d’écrire » dans « Le parti pris des choses », il témoigne des affects de honte et de dégoût qui le déterminent à agir : « il faut à chaque instant se secouer de la suie des paroles et que le silence est aussi dangereux dans cet ordre de valeur que possible. Une seule issue : parler contre les paroles. »

Par ailleurs, son écriture est toujours mise en tension par « le parti pris des choses », par

l’objet. Il s’agit pour lui de « traiter les mots comme des objets de façon qu’ils s’y défigurent ». Avec la perspective de lalangue,  J.-L. Aucremanne nous dit que « Ponge témoigne de ces affects de lalangue à partir d’un point de rupture : d’abord la jouissance de lalangue selon les idéaux, puis jouissance de lalangue qui entraîne un affect de dégoût, de honte ». Il précise que Ponge se sert de la lettre pour contrer, « briser » ce qui de lalangue, l’affecte, mais aussi bien secouer lalangue, par toutes sortes d’artifices pour dégager le mot comme chose ».

 

Appelfeld est né en 1932 dans un petit village de Roumanie ; il a 7 ans quand la guerre éclate.

Il raconte son expérience dans « Histoire d’une vie ». Il est issu d’une famille juive assimilée qui parle allemand ; sa mère est assassinée au début de la guerre ; son père et lui sont envoyés dans un camp de travail dont il parvient à s’échapper. Jusqu’à la fin de la guerre, il se cache dans les forêts. Il ne parle pas, survit dans le silence et la contemplation. C’est plus avec le corps, les gestes qu’il s’exprime pendant sa longue errance. Sa langue maternelle -l’allemand- est aussi la langue des assassins de sa mère. Enfant, il baignait dans trois langues: l’allemand, le yiddish (la langue des grands-parents) et le ruthène (la langue des servantes). Est-ce  l’immersion dans plusieurs langues à la fois qui donne les coordonnées de son rapport à lalangue? Appelfeld vit une expérience de perte radicale de sa langue maternelle. Il dit qu’il est devenu “une sorte d’aphasique qui avait perdu toutes les langues qu’il savait parler”; il se vit comme bègue et ce dont il se souvient ce ne sont pas des mots mais des sensations corporelles.  «Sans langue maternelle, l’homme est un infirme », dit-il.

Après la guerre, il part en Palestine où il apprend l’hébreu. Que se passe-t-il avec cette langue apprise à 14 ans en arrivant en Israël? Appelfeld exprime toute la douleur que fut pour lui l’apprentissage de l’hébreu: «les mots d’hébreu n’avaient aucune chaleur en eux, leurs sons n’éveillaient aucune association….ils résonnaient comme des ordres….il s’agissait d’une langue de soldats». Pendant des années, il s’efforce d’adopter l’hébreu: «J’avais besoin, comme je le compris plus tard, d’un autre lien avec l’hébreu, un lien non pas mécanique mais intime »

Il trouvera ce lien intime plus tard grâce à sa rencontre avec des écrivains israéliens qui manient à la fois le yiddish et l’hébreu. Il parvient alors à s’approprier l’hébreu et à renouer «avec les signifiants vivants de lalangue dont il était exilé» [2].

Mais jamais il n’éprouvera en hébreu ce qu’il décrit de lalangue maternelle lorsqu’il raconte ce souvenir d’enfance avec les fraises; « Erdbeeren », l’allemand de sa mère qui résonne comme dans une clochette de verre: il raconte la jouissance que fut ce moment délicieux où ses parents achètent un énorme plat de fraises et qu’ils les dégustent, les dévorent même avec délectation. Ce mot est resté pour lui empreint de jouissance.

 

Nous pouvons dire qu’il y a pour Ponge comme pour Appelfeld quelque chose de l’ordre de l’amour de la langue maternelle. Leur histoire familiale même pu être semblable, tous deux étant issus de bonnes familles aisées et cultivées. Mais, Appelfeld est né un quart de siècle plus tard et il est juif. Nous ne savons pas ce qu’aurait été sa vie s’il n’y avait pas eu la Shoah. Remarquons que Ponge fait de la résistance pendant qu’Appelfeld erre et se tait pour ne pas être repéré comme juif.

 

En ce qui concerne lalangue de chacun, comment nous l’évoquent-ils? Comme le dit J.-L. Aucremanne, Ponge triture les mots alors qu’Appelfeld traite les effets de la langue maternelle sur le corps; on le voit avec la jouissance (qui rappelle la jubilation de Leiris avec son “reusement”) longuement décrite dans la scène des “erdbeeren”. Ce mot est un mot de la langue maternelle, un mot qui existe dans le langage et donc sert à la communication mais empreint pour lui d’une jouissance toute particulière.

Remarquons que le “Reusement” n’est pas un mot de la langue, il est construit, (dé)formé par Leiris à partir de la langue maternelle. Pour Ponge, il y a un amour de la langue, des mots dépouillés de sens alors que chez Appelfeld il y a, me semble-t-il, des mots porteurs de sensations corporelles, des souvenirs vécus avec une dimension de jouissance dans le lien direct à sa mère.

Enfin, une question très justement amenée par E. Beghin pour la poursuite du séminaire est de savoir si une langue autre que maternelle pourrait être porteuse de tels effets.

Dans la première séance, M-F. De Munck l’évoquait à propos de Duras en disant que  lalangue  de l’inconscient chez elle n’est pas la langue maternelle mais une langue étrangère, le vietnamien, qui s’y est incorporé. L’hébreu appris par Appelfeld ne vient pas à la même place que le vietnamien pour la petite Marguerite élevée au Vietnam.

Voilà matière à poursuivre cet atelier de lectures.

 

Dominique Haarscher

 

 


[1] je vous renvoie à son article très précis dans Quarto 70, “Parler contre les paroles”.

[2]cf. La Cause freudienne 72, “Sans langue maternelle, l’homme est un infirme », Valérie Pera-Guillot.

 

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