Zazie

Compte-rendu de la journée Zazie avec Laurent Dupont

Dans la perspective de la prochaine Journée de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, qui se tiendra en 2017 sous le titre Après l’enfance, le groupe Zazie de Bruxelles s’est particulièrement réjoui d’accueillir le directeur de cette Journée, par ailleurs nouvellement nommé AE, Laurent Dupont à l’Université libre de Bruxelles. Cet événement – matinée clinique suivie d’une conférence – fit rencontre. D’emblée le ton était donné : alerte, décidé, rigoureux et novateur. En voici quelques échos.

« Ne brûlons pas les escabeaux de l’adolescent ! »

L’adolescence est avant tout une construction qui découpe une cible, un marché, celui du teenager auquel vendre produits et médications croissantes. Elle n’existe pas comme telle, il y a plutôt des adolescents.

Pour nous, ce qui itère a toujours été là. La seule trace qui vaille, ce sont les métamorphoses de la puberté, déjà repérées par Freud. L’ado a un corps qui existe, qui se rappelle à lui, et rien n’est plus pareil au moment où émerge dans son corps un appel à se ranger côté homme ou côté femme.

Quelles sont les identifications qui le soutiennent ? Sur quelles pratiques s’appuie-t-il pour résoudre cette question d’être fille ou garçon ? Quels croisements entre narcissisme et sublimation ? Une clinique de l’adolescence serait celle-ci : y a-t-il ou n’y a-t-il pas escabeau ? [1] « Ne brûlons pas les escabeaux de l’adolescent ! », nous implore Laurent Dupont. Il nous rappelle aussi que l’analyste opère avec son corps. On ne peut pas laisser un ado au bord de la route du signifiant. Il s’agit de créer les conditions de l’émergence d’une parole. Comme en témoigne l’accroche d’Alex, mutique, à sa présence, qui lui ouvrira un espace où déposer l’hallucination qui l’a traversé.

L’importance de nous déconnecter de toute morale est tout aussi fondamentale. Hans, dont nous a parlé Marie Brémond, a été cloué au sol à l’âge de cinq ans par le signifiant nazi. La question de sa pudeur, qu’elle a désiré mettre en valeur, est déjà là au niveau de l’habillement. Le gothique punk dont il se vêt, qu’on aime ou qu’on n’aime pas, n’est pas du côté de la mort, mais du côté du voile : ce style singulier dénonçant ironiquement l’imagerie nazie. L’accueil sans jugement de sa pratique de publications de photos de corps dénudés lui permettra d’opérer une distinction entre érotisme et pornographie. Pour Eliot, suivi par Céline Aulit, c’est « l’arrogance » que les adultes dénoncent qui n’est pas à traiter comme telle, même si elle ne le rend pas très sympathique, car c’est ce qui lui permet d’adresser à l’Autre sa requête tout en le tenant à distance. « Sympathique, pourquoi devrait-on l’être ? », se demande avec humour Laurent Dupont, qui rapporte les avancées de Chloé qui marquait son corps en se scarifiant. Relever le signifiant « marquer » et souligner la beauté de la formule qui l’accompagne « comme un trait qui se voit », a permis d’opérer un nouage entre ce qui se voit et ce qui se trace, entre ce qui se trace et ce qui est beau, nouage sur lequel la jeune fille va s’appuyer pour se tourner vers la peinture avec succès.

Notre invité de marque insiste : « Interpréter les parents, il nous faudra cristalliser ce concept ». Leur transfert est en effet essentiel au travail. L’analyste, Jacques-Alain Miller le souligne, « ne peut opérer avec l’enfant qu’à condition de n’être serf d’aucun conformisme, et d’abord de ne pas être serf du conformisme psychanalytique » [2]. S’en défaire ouvre un espace de liberté où accueillir les parents à l’encontre de tous standards et où peuvent dès lors prendre place toutes sortes d’inventions nécessaires à l’accompagnement du jeune, comme les petits mots en fin de séance, ou les échanges de textos, etc.

Eliot nous oriente d’une autre façon vers cette nécessité de se défaire de tout savoir psychanalytique : quitter le lit de sa mère qu’il occupait la nuit sans dormir à la place de son père pour rentrer dans sa chambre n’est pas nécessairement une solution, car pour lui, « être endormi », c’est la mort qui fait surgir la voix.

Construire des discours au un par un se révèle plus que jamais nécessaire à l’heure où l’actualité nous démontre que là où il n’y a plus d’inscription symbolique, ne restent que des corps qui se font exploser. Comment construire des discours qui rendent le monde un peu moins « poulet sans tête » est, sans aucun doute, la question éthique cruciale pour la psychanalyse.

Théo, suivi par Béatrice Brault, nous a offert des indications précieuses sur la lettre et donné l’occasion de distinguer deux formes d’équivoques : l’équivoque sur le signifié où un même signifiant peut avoir des signifiés différents et l’équivoque sur le son pur, désarrimé de toute référence au signifié, collage direct au signifiant, sans place pour aucun sens, rendant du même mouvement, l’Autre incertain. La voie du tous les mêmes se révèle alors ravageante et nécessite d’introduire des distinctions pour chaque chose, en faisant par ex., des classements, des listes, etc. Lacan insiste sur la soustraction du S1, mais pour soustraire quelque chose, il faut qu’il y ait une parole, aussi dérisoire soit-elle, comme dans ce cas. L’enfant amène des paroles du père. Qu’il s’y soumette ou s’y cogne, c’est ce sur quoi on travaille.

L’extraction de l’objet, ce n’est pas l’alpha et l’oméga de la psychanalyse : Lacan a d’ailleurs peu utilisé cette expression. Pour qu’un objet soit constitué, il faut d’abord construire un bord. C’est ce que fait exemplairement Eliot qui place ses doigts en cercle ou en triangle autour de son œil, travail qu’il complexifiera avec de petites vidéos où il se voit voir, regarde son regard, avant d’incarner un policier sur GTA.

Enfin, le début de cure apporté par Denis Gérard nous a permis d’interroger la place du corps dans le couple à partir du cours de l’Etre et l’Un où Jacques-Alain Miller indique que le couple vient opérer une scission entre le corps et l’être. Il y a le corps, la pulsion, et il y a ce que le sujet a pour se représenter comme étant. Celui-ci a besoin de paroles pour dire ce qu’il est. Ici, le sujet est en défaut et en proie à une pente mélancolique. Et puisque l’amour est un semblant, il va falloir inventer avec lui des semblants, « agrandir ses ressources » pour qu’il puisse, peut-être, sortir de sa chambre.

Si Lacan avait une tendresse pour le mot « jeune », Laurent Dupont s’en est incontestablement fait le passeur, insufflant aux participants de cette journée, le désir de préparer activement la prochaine Journée de l’Enfant en nous saisissant de tout ce qui, très concrètement, s’élabore d’inédit dans l’intimité de nos rencontres avec ces jeunes. Nous le remercions chaleureusement, ainsi que les quatre intervenants de la matinée.


[1] Qui n’est pas l’SKBO de la fin de l’analyse, mais construction d’éléments puisés dans la culture par le sujet pour se constituer un corps. Patricia Bosquin-Caroz a rappelé dans la discussion, la différence qu’Éric Laurent opère dans son texte « Le traitement psychanalytique des psychoses » paru dans les Feuillets du Courtil, entre le soutien de certaines identifications imaginaires, et le soutien, plus solide, de certaines pratiques, comme la musique ou le hip hop.

[2] Miller J., « L’enfant et le savoir », texte d’orientation à l’ouvrage collectif Peurs d’enfants regroupant les travaux récents de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, Navarin, 2011, p. 19.

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