ACF

Le réseau et l’exception, clinique et politique psychanalytiques en institution

L’ACF-Belgique,
en collaboration avec la Fédération des Institutions de Psychanalyse Appliquée (FIPA),
organise samedi 19 janvier 2019 une journée d’étude

 

Le réseau et l’exception,
Clinique et politique psychanalytiques en institution
Avec la participation de membres de l’ACF et/ou de l’ECF travaillant dans les hôpitaux,
services de santé mentale, institutions accueillant des adultes ou enfants en grande souffrance psychique

 

*** Inscription : 50€ (-26 ans : 10€) à verser sur le compte de l’ACF
BE90 0680 9297 5032 en mentionnant vos nom et prénom  *** 
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Argument

 

Le réseau est sans doute un des signifiants majeurs du siècle. Jacques-Alain Miller en fait un signe d’une féminisation du monde. « Nous sommes en phase de sortie de l’âge du Père, écrit-il, un autre discours est en voie de supplanter l’ancien. L’innovation à la place de la tradition. Plutôt que la hiérarchie, le réseau. Le féminin prend le pas sur le viril. Là où c’était un ordre immuable, des flux transformationnels repoussent incessamment toute limite »[1].

Mais le réseau est aussi le nouveau nom du collectif qui trouve son paradigme dans les réseaux sociaux virtuels globalisant. Ici il ne s’agit plus de féminisation mais de virtualisation du monde devenu réseau d’unités d’information qui viennent en lieu et place de la parole et du langage. En 2018 plus de la moitié de la population mondiale est connectée à la toile. Le triomphe de la technique consacre ainsi le passage du transcendantal à l’horizontal en même temps qu’il réduit l’être parlant à une “ressource humaine” parmi d’autres. Contre la féminisation du monde supportée par la logique de l’exception, se dresse simultanément une « unification progressive d’une humanité en voie de faire Un-tout »[2]. Dans ce réseau globalisant tout est sur le même plan, tout s’équivaut, chaque élément discret ne se distingue que par son positionnement et sa fonction particulière en relation avec les autres éléments discrets. Transposé à l’humain, chaque individu devient substituable à un autre. Le réseau ainsi anonymisé, chacun n’y est plus identifié que par sa position – son nom laisse la place à la servitude d’une fonction dans le système. Le sujet et son désir s’y évanouissent. Le rêve des concepteurs du réseau est l’autonomie acéphale d’un dispositif intelligent dans un métabolisme sans reste : le délire terminal d’une véritable santé mentale. Ce réseau relève exactement de ce que Jean-Claude Milner a nommé “politique des choses”, pour désigner ce mouvement civilisationnel où ce ne sont plus les hommes qui gouvernent, mais les choses, un monde où les hommes se transforment en choses. Ainsi ce réseau est un des nouveaux noms du malaise dans la civilisation.

Il y a un demi-siècle Lacan assignait comme mission à la psychanalyse qu’il n’y ait “pas de clinique du sujet sans clinique de la civilisation”[3]. Aujourd’hui, une exigence administrative d’un « travail en réseau » pousse les institutions de santé mentale à des formes de collaboration qui ont un impact sur la clinique avec les traîtres-mots de transparence, concertation et projet. Ces effets méritent une étude minutieuse. Cela nous invite à réinterpréter de façon rigoureuse le terme « réseau » à la lumière de la psychanalyse, prenant en considération les différentes gammes de sens qu’il prend dans le discours contemporain. Il nous faut intégrer dans notre expérience l’horizon de l’époque du réseau comme signe de féminisation du monde, de façon à sublimer l’horizontalité en autant de particularités spéciales et non réductibles. S’il peut y avoir un réseau en santé mentale c’est dans la mesure où chaque Un peut y trouver sa place en tant que lui-même, patient autant que soignant. Le soignant dans le réseau est-il encore habité par la priorité d’accueillir le malaise du sujet ?  Ou se fait-il plutôt l’agent du contrôle sanitaire mis en place par les réformes en santé mentale ?

Au réseau des protocoles qui pousse à l’anonymat, à la globalisation et aux tous pareils, nous opposons l’exception, la singularité et l’invention. La psychanalyse soutient que “les êtres parlants sont incommensurables et insubstituables [et que] cette incommensurabilité fait la substance de leurs libertés” (Milner, politique des choses, p. 26). C’est pourquoi en psychanalyse le réseau ne s’entend qu’en résonance avec l’exception. A L’humain numéroté nous opposons le nom propre et visons au-delà le nom de symptôme, c’est-à-dire ce qui vient localiser l’insubstituable de l’Un à nul Autre pareil.

Il s’agira de concevoir pour notre journée une clinique et une politique du réseau dans un ensemble ouvert et disparate d’institutions, vectorisé par la relation intime de chacun de ses praticiens à la psychanalyse. Selon la théorie de Turin énoncée par J-A Miller, une Ecole de psychanalyse est à penser comme un collectif qui rassemble des solitudes. Ce modèle peut inspirer nos institutions de santé mentale. Au-delà de la clinique en institution il peut y avoir de façon effective une clinique de l’institution. Ce qui fait réseau pour nous c’est la raison psychanalytique c’est-à-dire la reconnaissance de la singularité et de l’exception, pas sans l’Autre. Autrement dit, pas de clinique ni de politique psychanalytiques sans transfert. A l’autonomie acéphale du système globalisé nous opposons l’hétéronomie du désir singulier qui fait lien réel, autrement dit qui implique la présence des corps. Il y a une violence institutionnalisée et systémique générée par le réseau lorsqu’il porte un projet autoritaire et anonyme à la place du patient. L’effacement des noms rassemble des foules, masse informe du réseau numérique, mais produit des ségrégations périlleuses. Au parcours de soins piloté par le projet, qui est toujours celui du maître, nous opposons le parcours de vie généré par le désir, qui est nécessairement celui du sujet lié à un Autre incarné.

Introduction rédigée par Dominique Holvoet
sur base du travail de la commission conjointe ACF-FIPA

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[1] Miller Jacques-Alain,  Quatrième de couverture du Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, 2013.

[2] Miller  Jacques-Alain., « L’économie de la jouissance », La Cause freudienne, n° 77, 2011.

[3] Miller Jacques-Alain, Milner Jean-Claude, “Evaluation, entretien sur une machine d’imposture”, Bernard Grasset, 2004, p. 46.

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